Au Bénin, l’autonomisation féminine est devenue une cause nationale. Sauf, semble-t-il, pour celles qui tiennent les pharmacies.
Elle arrive à sept heures. Avant tout le monde. Elle ouvre, range, vérifie. Quand le premier patient entre, c’est elle qui répond. Quand l’ordonnance pose problème, c’est elle qui démêle. Le soir, elle ferme. Le lendemain, elle recommence.
Son titre : auxiliaire en pharmacie. Son profil : féminin, presque systématiquement.
Ce n’est pas une intuition. Une étude conduite sur les officines de Parakou le confirme : les auxiliaires représentent 86% des effectifs du secteur, avec environ trois femmes pour un homme. Une configuration qui tranche avec les pays voisins — au Burkina Faso et au Mali, les hommes dominent. Au Bénin, le comptoir de la pharmacie est, depuis longtemps, un territoire féminin.
Des milliards pour l’autonomisation des femmes. Mais lesquelles ?
L’argent, pourtant, ne manque pas. Depuis quelques années, l’autonomisation économique des femmes est devenue une priorité affichée à tous les étages.
En décembre 2021, la Banque mondiale a engagé 100 millions de dollars pour soutenir, entre autres objectifs, l’autonomisation des femmes et des filles au Bénin. La loi de finances 2024 a ajouté une exonération du versement patronal sur les salaires, assortie d’une subvention d’un milliard de FCFA par an pour élargir la protection sociale des travailleuses précaires. Le Fonds africain pour les entreprises à impact — Africa Enterprise Challenge Fund — a de son côté lancé un programme ciblant des PME féminines et des coopératives de femmes, avec une enveloppe formation pour plus de 2 500 bénéficiaires.
Les dispositifs s’empilent. Les critères s’affinent : PME dirigées par des femmes, coopératives, chaînes de valeur agricoles, microentreprises.
L’auxiliaire en pharmacie, elle, n’apparaît dans aucune de ces catégories. Pourtant, sur le papier, son profil correspond point par point : femme, qualifiée, active dans le secteur formel, intégrée à une structure qui génère de l’emploi et s’acquitte de ses charges.
Mais personne ne semble l’avoir remarqué.
Un métier sérieux, un salaire modeste

Auxiliaire en pharmacie, c’est un vrai métier. Connaissance des produits, gestion des stocks, conseil aux patients, rigueur sur les dosages et les dates de péremption. Une responsabilité sanitaire exercée au quotidien, sous la supervision du pharmacien.
La rémunération, elle, reste modeste : 80 000 FCFA en moyenne par mois, parfois 60 000 FCFA pour les moins expérimentées. Des chiffres qui disent peu sur ce que ce salaire représente réellement — souvent la seule rentrée d’argent du foyer, le loyer payé, l’école des enfants assurée, le mandat envoyé en province.
Un revenu régulier. Stable. Utile. Ce que beaucoup de programmes d’autonomisation cherchent à créer — et qui existe déjà ici, sans programme.
Mais sans protection non plus. Les contrats sont souvent informels. La couverture sociale, aléatoire. Les conventions collectives, absentes. La loi de finances 2024 a prévu des mesures pour les travailleurs domestiques — une catégorie proche en termes de vulnérabilité. Les auxiliaires en pharmacie, elles, n’y figurent pas nommément.
Ce qui échappe aux radars
Les pharmacies béninoises emploient massivement des femmes. Sans quota. Sans incitation. Sans que personne ne le leur ait demandé. C’est leur réalité depuis des années.
Seulement, cette réalité n’entre dans aucune case connue. Les officines ne sont pas des coopératives agricoles. Pas des startups. Pas des associations de femmes entrepreneures. Elles sont quelque chose d’intermédiaire — trop proches du secteur de la santé pour être traitées comme des PME ordinaires, trop entrepreneuriales pour être gérées comme des structures sanitaires.
Les auxiliaires, de leur côté, ne forment pas un groupe qui se fait entendre. Pas de syndicat visible, pas de fédération active, pas de porte-parole dans les débats sur l’emploi ou le genre. Elles travaillent. Rentrent. Reviennent.
Ce n’est pas du fatalisme. C’est simplement ce qui arrive quand un secteur n’a jamais appris à se raconter — et que personne n’a pris la peine de le faire à sa place.
Le vide dans les données
Il n’existe aucune cartographie nationale de l’emploi en officine au Bénin. Pas de chiffre officiel sur le nombre d’auxiliaires en activité. Rien sur leurs statuts contractuels, leur ancienneté, leur niveau de couverture sociale.
Or dans les logiques du financement du développement, ce qui n’est pas compté ne compte pas. Ce qui n’est pas mesuré ne figure pas dans les priorités. Et ce qui n’est pas prioritaire continue de fonctionner seul — jusqu’au moment où il n’y arrive plus.
Les auxiliaires en pharmacie font ce que des milliers de programmes cherchent à construire : un emploi féminin qualifié, inséré dans le formel, ancré dans l’économie réelle. Sans aide. Sans visibilité. Depuis longtemps.
Alors la question n’est pas de savoir si elles méritent d’être vues.
Elle est de comprendre comment on a fait pour ne pas les voir jusqu’ici.