PORTRAIT · ENTREPRENEURIAT · COSMÉTIQUE
Jeanine Somassè n’avait pas prévu de fonder une marque. En 2018, étudiante en pharmacie, elle se retrouvait avec un problème de peau banal. L’eau de puits de son logement universitaire, trop calcaire, était incompatible avec ses soins habituels. Sa réaction fût celle d’une scientifique : elle décida de formuler. Gommages, masques, sérums préparés dans sa chambre avec la rigueur que lui a enseignée sa formation. Sa sœur, qui fabriquait déjà des savons, l’encouragea à aller plus loin. La Portière est née de là. Pas d’un business plan, mais d’une nécessité.
Aujourd’hui, la marque compte parmi les références de la cosmétique béninoise, avec une gamme complète de soins : savons, gommages, masques, sérums, crèmes, laits, et une croissance de 30 % en 2024.
Des formules qui ont une raison d’être
Ce qui distingue La Portière d’une multitude d’autres marques artisanales qui fleurissent sur le marché ouest-africain, c’est que chaque produit répond à une logique scientifique. Le Dr Somassè ne choisit pas ses actifs au hasard. Le niacinamide pour son action sur la barrière cutanée et l’éclat du teint. L’acide hyaluronique pour l’hydratation. Les céramides pour la protection épidermique. Elle y associe des ingrédients locaux tels que le curcuma, charbon végétal, dont les vertus sur les peaux africaines sont documentées, pas seulement tendance.
Le sérum visage est aujourd’hui le produit le plus demandé, devant le gommage qui avait pourtant lancé l’aventure.
Un marché favorable, une position à consolider
Le contexte joue pour elle. Le marché cosmétique africain pèse 3,79 milliards de dollars en 2024, et progresse à un rythme annuel de 6,86 %. Dans la zone francophone subsaharienne, 335 millions de consommateurs attendent des produits formulés pour leurs peaux. Un segment longtemps négligé par les grandes maisons internationales.
La demande est là. Le problème, c’est l’offre : les marques locales capables de garantir une qualité constante et traçable restent rares. En mai 2026, l’Agence Béninoise du Médicament a interdit douze produits cosmétiques dépigmentants pour danger sanitaire. Un signal de plus que la rigueur n’est pas un luxe sur ce marché. C’est une nécessité, et bientôt une obligation.
Passer à l’échelle sans perdre le contrôle
Depuis 2024, le Dr Somassè travaille à industrialiser ses processus de fabrication. L’enjeu : garantir qu’un produit soit identique d’un lot à l’autre, quel que soit l’opérateur. La production est passée de 6 unités par lot à 200. Elle vise 2 000 unités annuelles par gamme. Le seuil qu’elle estime nécessaire pour envisager une expansion internationale sérieuse.
Pour y arriver, deux investissements sont identifiés : une machine de remplissage autour de 5 millions de FCFA, une émulsionneuse industrielle à 2 millions. Soit environ 12 700 dollars au total pour franchir un cap qui change l’échelle du projet. À ce jour, elle finance tout sur fonds propres grâce à son second boulot et n’a jamais reçu de subventions.
Au-delà de la marque
L’ambition de Jeanine Somassè ne s’arrête pas aux produits La Portière. Elle envisage la création d’un laboratoire de recherche et développement ouvert aux autres marques cosmétiques locales. Un espace de formulation et de contrôle qualité qui manque cruellement à la filière béninoise. Quelque chose qui ferait pour les marques locales ce que les grands laboratoires européens font pour les maisons qu’ils sous-traitent.
C’est un projet de long terme. Mais dans un secteur encore dépourvu de cadre réglementaire solide en Afrique francophone, celui qui structure le terrain en premier aura une longueur d’avance considérable.
Le marché béninois d’abord, l’international ensuite. La Portière n’est pas encore une exportatrice, mais les livraisons se font déjà hors des frontières. La fondatrice veut ancrer solidement sa base avant de s’étendre. Une façon de faire qui n’est pas la plus rapide, mais qui, jusqu’ici, lui a plutôt bien réussi.
La Portière · Cotonou, Bénin · @laportiere (TikTok / Instagram)
Sources : Mordor Intelligence (2024) · Setalmaa · ABMed Bénin (mai 2026)